Tours au coeur du Val de Loire
Bien que parfois malmenée par l'Histoire, Tours a toujours su mettre à profit son dynamisme pour préserver sa douceur de vivre. Aujourd'hui, chacun de ses visiteurs peut en attester.
La scène se passe à Caesarodunum, chef lieu du peuple des Turons. D'un coup d'épée, un jeune légionnaire coupe en deux son manteau pour le partager avec un mendiant. C'est le futur Saint Martin. Pour l'heure, nommé évêque des Gaules, il défriche, construit le monastère de Marmoutier et prêche l'amour de son prochain. Dès lors, " La colline de César " va se développer autour du culte martinien. Les pélerins affluent. Même Clovis vient pour recouvrer la force entre deux batailles. Il faut dire que Grégoire de Tours a mené campagne dans tout le pays pour faire connaître les miracles du saint homme. De plus, il a enfin rétabli la paix dans sa cité longtemps en proie à toutes sortes d'exactions.
Tours s'enrichit et son potentiel n'échappe pas à Charlemagne. Il charge le moine Alcuin de fonder une école dont le prestige a tôt fait de gagner toute l'Europe. Sur sa lancée, l'érudit créé aussi le scriptorium de l'Abbaye St Martin où nombre de calligraphes et enlumineurs donnent naissance à des ouvrages comme la fameuse Bible de Charles-le-Chauve. Haut lieu religieux, Tours s'anime alors d'une exceptionnelle effervescence culturelle. Hélas, un tel patrimoine attise la convoitise des Plantagenêt qui s'en emparent à grands coups d'archers et de ruses. Massacres, pillages, incendies reprennent de plus belle et les Tourangeaux doivent attendre Philippe Auguste pour retrouver leur tranquilité en entrant définitivement dans le giron royal. Pourtant, ils ne sont pas au bout de leur peine. Livrée aux féroces appétits des grands féodaux, la ville sort ruinée de la guerre de Cent ans. Cette fois, la bonne fortune va s'appeller Louis XI. Car, cet inconditionnel de la Touraine entend bien renflouer les finances de son château de Plessis. De Lyon, il fait venir ouvriers et métiers à tisser pour promouvoir l'industrie de la soie. En quelques années, l'activité rayonne hors des frontières. Dans son sillage, l'orfèvrerie comme bien d'autres commerces prospèrent. Mais déjà, les idées de la Réforme entrent en résonnance dans ce monde d'intellectuels et d'artisans. Peu à peu, Tours s'affirme comme l'un des grands centres actifs de la nouvelle religion. Les luttes Catholiques-Huguenots s'intensifient pour s'achèver dans un bain de sang préfigurant la sinistre Saint-Barthélemy. Résultat, de nombreux soyeux s'exilent. La cité ne sombre pas pour autant. Mieux, la voici capitale du Royaume de France.
De ces siècles aux allures chaotiques, Tours garde de précieux témoins qui, aujourd'hui, lui donnent son charme. Pour apprécier sa sérénité, c'est dans le quartier de la Cathédrale qu'il faut se rendre. Depuis le Centre de Congrès, le chemin passe par l'ancien Palais de l'Archevêché qui abrite le Musée des Beaux-Arts. En toile de fond des jardins à la française s'élance la façade de St Gatien. Réputée pour ses verrières, la cathédrale peut aussi s'enorgueillir de réussir la parfaite harmonie entre toutes les périodes de l'architecture religieuse. Adossé à son flanc, le cloître dit de la Psalette - les clercs y apprenaient à psalmodier - invite à gravir un escalier à vis étrangement semblable à celui du château de Blois. Non loin l'enceinte gallo-romaine conserve fièrement une brèche. Là, avec pour seules armes les reliques de St Martin, les Tourangeaux auraient affronté des Normands bien décidés à les envahir. Le fait est que les assaillants ont fui. Ainsi en quelques rues, la promenade a franchi le temps hors des tumultes contemporains.
Cependant, le voyage ne fait que commencer. Il suffit de gagner le quartier St Julien pour flâner entre Moyen-âge et Renaissance. Parmi les échoppes de la rue Colbert, une enseigne attire l'attention " A la pucelle armée ". Ici, Jeanne d'Arc aurait fait fabriquer son armure. Dans les celliers de l'église St Julien, outils, pressoirs et alambics content l'art de la vigne en Touraine. Dans le dortoir des moines, une chaire à prêcher miniature parmi tant d'autres chefs d'oeuvre rappelle que la cité est depuis toujours une étape très prisée par les Compagnons. Place Foire le Roi, les maisons à colombages alignent leurs pignons ouvragés. Autrefois, ses pavés retentissaient des harangues de marchands venus vendre leurs étoffes. Rue Coeur-Navré, nombre de condamnés à mort ont tremblé s'acheminant vers leur sombre destin. A moins que ce nom n'évoque quelques amoureux éconduits venus cacher leur peine dans cet étroit passage. Ou encore une armurerie ayant pour emblème un coeur percé. Chacun a sa version ; même les antiquaires et les bouquinistes de la rue de la Scellerie si prolixes en anecdotes pour ceux qui aiment " chiner ". A deux pas, l'un des plus beaux logis Renaissance de la ville ouvre ses portes pour une halte de rêverie. C'est l'Hôtel Gouin où la Société archéologique de Touraine expose des collections de la Préhistoire au XIXème siècle.
Bref, en tout lieu Tours respire son passé. Pourtant, la ville est bien vivante. La place Plumereau en apporte la preuve. Sur cet ancien " caroi aux chapeaux " bordé de maisons à pans de bois, les Tourangeaux ont l'habitude de se retrouver. Dès les premiers beaux jours, " plum' " étale ses terrasses de cafés et restaurants confirmant l'authenticité de la " belle langue " et du " bien vivre " attachés à l'image de la cité. De là, certains optent pour le shopping autour de la rue du Grand-Marché où les boutiques branchées se jouent de décors médiévaux. De fait, le vieux Tours garde intacte sa tradition commerçante. D'autres préfèrent musarder au hasard des ruelles pour rejoindre le quartier des artisans. Alors, leurs emplettes sont jalonnées de curiosités. Ainsi, " Prie Dieu Pur " gravé sur la maison de Tristan n'est autre que l'anagramme de Pierre du Pui, son lointain propriétaire. Puis, à la nuit tombée, c'est toujours dans ce dédale sans âge que l'on vient écouter un café-concert dans une cave voûtée ou boire un dernier verre parmi la bonne quinzaine de bars et brasseries de la place Gaston Pailhou.
Décidément, malgré son omniprésence dans le quotidien, l'Histoire n'a jamais figé Tours. Une prouesse lorsqu'on sait les ravages occasionnés par les bombardements de la dernière guerre. Là encore, le sursaut revient aux Tourangeaux qui ont choisi de mener une politique de reconstruction en se gardant bien de transformer leur ville en musée. Aujourd'hui, le pari est gagné.
Des musées et des arts
Du monde des artisans à celui des artistes, la frontière est fragile. Les musées de Tours en sont l'illustration.
C'est à Jean Cocteau que l'on doit l'invention du mot Gemmail, né de la fusion du gemme et de l'émail. En fait, le procédé consiste à assembler des particules de verre coloré, en relief, éclairé de l'intérieur par une source lumineuse artificielle. D'où des tableaux impossibles à reproduire associant l'art des vitraux à l'éclat des pierres précieuses. Quelque 70 de ces travaux réalisés par des " gemmistes maîtres-verriers " scintillent dans l'Hôtel de Raimbault. Un cadre à la hauteur de ses hôtes puisque cette demeure du XIXème siècle abrite notamment une chapelle souterraine du XIIème siècle décorée, bien sûr, de gemmaux.
L'amour du travail bien fait est aussi à l'honneur au musée du Compagnonnage. Ici, une Tour Eiffel en ardoise découpée, là les hospices de Beaune en pâte de nouille ou cette grille de parc en fer forgé due à Léopold le Tourangeau. Quelle que soit la modestie du matériau, force est de s'incliner devant la beauté de l'ouvrage. D'autant que cette collection unique au monde a le mérite de faire revivre les traditions des trois sociétés de compagnonnage.
Bien plus célèbres sont les signatures des oeuvres exposées au musée des Beaux-Arts. Pourtant, parmi des noms comme Rembrandt, Delacroix ou Rubens, on rencontre ceux de deux Tourangeaux : Jean-Charles Avisseau, un céramiste disciple de Bernard Palissy et Abraham Bosse, un peintre dont le réalisme s'est appliqué à restituer la vie quotidienne.
Enfin, le pavillon de Condé fait la part belle à un art souvent négligé. Ainsi, les amateurs d'objets militaires seront étonnés devant le nombre de drapeaux, uniformes, insignes et véhicules retracant l'histoire de l'arme du train depuis sa création en 1807.
De St Martin à St Gatien
De l'immense collégiale St Martin, il ne reste guère que les Tours Charlemagne et de l'Horloge. Le tombeau du patron de la ville a aussi connu de nombreuses péripéties. Perdu durant des siècles, il a fini par être retrouvé dans une cave. Aujourd'hui, le Saint repose dans la crypte d'une nouvelle basilique résolument néobyzantine dessinée par Victor Laloux. C'est d'ailleurs à cet architecte tourangeau que l'on doit également la gare comme l'Hôtel de Ville de Tours et, à Paris, la Gare d'Orsay. Mais pour en savoir plus sur l'exceptionnelle trajectoire de l'ancien légionnaire, il faut se rendre à la Chapelle St-Jean où un musée est consacré à sa vie.
St Gatien a eu une influence beaucoup plus confidentielle sur Tours. Cependant, sa cathédrale ne peut passer inaperçue tant nombre d'époques s'imbriquent dans sa construction. Jugez plutôt : dans ses fondations, on compte les vestiges de l'ancienne muraille gallo-romaine et pas moins de quatre églises élevées au même endroit. Voici pour la face cachée. En ce qui concerne l'architecture visible, on peut la résumer en un chevet roman, une nef gothique et une rosace de style flamboyant. Quant aux tours, elles conjuguent le roman avec le gothique pour l'une et la Renaissance pour l'autre. Un véritable patchwork. Pourtant, quelle harmonie ! La façade n'est qu'une dentelle ourlée de gâbles finement ajourés. A l'intérieur, l'admiration est totale devant les 15 vitraux du XIIIème au XVème siècles dont les jeux de lumières composent une verrière sans égale dans le monde. Un moment d'autant plus inoubliable lorsque les travées vibrent des accords des orgues monumentales.
Le Tours des jardins
Avec plus de 630 hectares de verdure, Tours mérite bien son titre de Capitale du jardin de la France mâtinée, toutefois, d'une note d'insolite.
Parmi les massifs ordonnés de l'ancien Archevêché surgissent un majestueux cèdre du Liban âgé de deux cents ans et le porte-bonheur des Tourangeaux : un éléphant empaillé prénommé Fritz. Dans le paisible jardin Saint-Pierre-du-Puellier, les fouilles ont mis à jour des ruines gallo-romaines, des cimetières du XIème et XIIIème siècles et les fondations d'une église dont une partie de la nef supporte les maisons alentours. De fait, les parcs de Tours réservent leur lot de surprises. Ainsi, le romantisme est à son apogée dans les jardins des Prébendes d'Oe ou le square François Sicard dessinés au XIXème siècle par les frères Bülher. Tandis que les pharmaciens férus de plantes médicinales s'enivreront de senteurs entre les parterres de simples du jardin botanique. Puis, à l'Hôtel de Beaune-Semblançay, ils découvriront une ravissante fontaine nichée dans une nature indisciplinée. ²à et là apparaissent les vestiges d'une demeure appartenant au malheureux surintendant des Finances de François 1er qui fut pendu à Montfaucon. |